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🔢 L’art des chiffres dans la Chine ancienne

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L’évolution des systèmes numériques en Chine constitue un chapitre fascinant de l’histoire des idées humaines. À travers des inscriptions gravées sur ossements et carapaces, des bâtonnets de calcul, des tablettes commerciales et des textes mathématiques, l’usage et la représentation des nombres en Chine témoignent à la fois d’un héritage ancien et d’innovations remarquables.
Adaptés à l’administration, au commerce, à l’astronomie et aux activités scientifiques, ces systèmes numériques reflètent une grande diversité d’usages. Bien au-delà de leur fonction pratique, les nombres étaient profondément intégrés à la vie sociale et culturelle, influençant aussi bien les rites, les arts que les conceptions philosophiques.

Ainsi se dessine un long chemin, depuis les premières tentatives de représentation du nombre jusqu’aux raffinements des systèmes d’écriture, en passant par les progrès techniques et intellectuels qui ont accompagné la civilisation chinoise jusqu’à l’ère moderne.

Repères historiques et géographiques

La Chine, vaste territoire s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres d’est en ouest, a vu se succéder de nombreuses dynasties et civilisations, chacune contribuant à la construction d’un système de pensée mathématique et numérique. Afin de situer l’évolution des nombres, il convient d’identifier les principaux repères chronologiques et géographiques :

 

Contexte géographique

Le système numérique chinois s’est développé principalement dans le « Centre » (au sens ancien) de la plaine du fleuve Jaune (黄河 Huánghé), dans des régions correspondant aujourd’hui aux provinces du Henan, du Shaanxi, du Shanxi, du Shandong. Les découvertes d’ossements d’oracle, de bâtonnets de calcul ou d’artefacts officiels ont majoritairement été localisées dans ces zones.
Par exemple, des bâtonnets de comptage en ivoire ont été mis au jour à Xi’an (陝西 Shǎnxī) dans un mausolée du Période des États Combattants (475-221 av. J.-C.).
L’écriture gravée sur os ou carapace (le script des « os d’oracle », 甲骨文 jiǎgǔwén) a été découverte dans l’ancien site de Yīn Xū (殷墟) à Anyang (安陽, Henan).

Contexte historique

Quelques repères chronologiques utiles :

vers 1600-1046 av. J.-C.
1046-256 av. J.-C.
475-221 av. J.-C.
206 av. J.-C.-220 ap. J.-C.

Sur le plan mondial, la Chine se distingue par des outils numériques anciens : par exemple, l’usage des bâtonnets de calcul (counting rods) avec valeur de position dès la période des États Combattants.

Le développement des nombres en Chine

La genèse des nombres et premières traces

Les premières traces d’un système numérique en Chine remontent à la dynastie Shang (vers 1600-1046 av. J.-C.). Les os d’oracle et écailles de tortue comportaient des symboles numériques relatifs à des sacrifices, des batailles, des animaux tués ou destinés à des rituels. Ces inscriptions montrent déjà une conception décimale (avec des « groupes de dix ») et la capacité de traiter de grandes quantités.

Le système numérique initial était décimal mais non positionnel, de type additif‑multiplicatif, et reposait sur 13 symboles fondamentaux : les chiffres de 1 à 9 et les quatre premières puissances de 10 (10, 100, 1000, 10000). Ce système a peu évolué dans sa structure, mais il a posé les bases de l’usage pratique des nombres, de leur représentation graphique et de leur intégration dans le contexte rituel et administratif. Les inscriptions témoignent que la numération était intimement liée au comptage des biens, des victimes et des offrandes.

Principe de la numération chinoise archaïque

La numération chinoise archaïque repose sur un système à la fois additif et multiplicatif, combinant deux logiques complémentaires :

  • L’addition, pour exprimer les petites valeurs (de 1 à 9) ;

  • La multiplication, pour composer les dizaines, centaines et milliers à partir de ces unités.

Le tableau ci-dessous illustre ce principe. En bleu figurent les nombres décimaux, en noir les symboles archaïques associés, en vert le calcul correspondant, et en rose le sens de lecture.

Chaque nombre se forme en associant un signe numérique à celui de son ordre de grandeur (dizaine, centaine, millier). Les symboles des unités (1 à 9) pouvaient être combinés ou superposés à ceux représentant 10, 100 ou 1000, afin d’exprimer la valeur complète du nombre. Dans les inscriptions archaïques, l’ordre des signes variait parfois selon leur disposition. La lecture s’effectuait de haut en bas, suivant une organisation verticale. Ainsi, par exemple :

  • 50 (10 × 5) était représenté par un 10 placé au-dessus d’un 5 ;

  • 300 (3 × 100) par un 3 placé au-dessus d’un 100 ;

  • 8000 (1000 × 8) par un 1000 placé au-dessus d’un 8.

Cette organisation hiérarchique, du plus grand au plus petit, reflète la structure visuelle du système, tandis que le principe mathématique restait bien multiplicatif.

Les nombres 20, 30 et 40 étaient cependant souvent représentés par la répétition du signe correspondant à la dizaine : deux, trois ou quatre fois le symbole de “dix”.
Cette particularité s’explique sans doute par le fait que l’usage du principe multiplicatif n’aurait pas simplifié la notation : la répétition demeurait claire et immédiatement lisible.

En somme, la numération chinoise archaïque illustre une pensée numérique fondée sur l’association visuelle et symbolique, plutôt que sur la position. Elle témoigne d’une grande ingéniosité, cherchant à rendre le calcul concret et visible par la structure même des signes.

D’après Chalfant, Needham, Wieger, et d’après Histoire universelle des chiffres, Georges Ifrah.

Quelques exemple :

Apparition des bâtons de calcul et du tableau de comptage

Vers le IVe‑IIIe siècle av. J.-C., les Chinois développèrent un système plus sophistiqué : la numération par bâtonnets (算筹, suàn chóu). Il s’agissait d’un système décimal positionnel, dans lequel la valeur d’un chiffre dépendait de sa position. Les bâtonnets étaient disposés verticalement ou horizontalement, en alternant d’une colonne à l’autre pour éviter toute confusion, représentant les unités, dizaines, centaines, milliers, etc.

Reproduction de baguettes à calculer datant de la dynastie Han, Musée des Sciences Naturelles de Taiwan (source : wikimedia)

Ces bâtonnets, fabriqués en bambou, ivoire ou os, étaient utilisés pour le calcul pratique. Ils étaient placés sur des tablettes de bois, des tissus ou des planches quadrillées, permettant de manipuler facilement les chiffres. Par exemple, un bâton placé dans la colonne des dizaines valait 10, dans la colonne suivante à gauche 100, et ainsi de suite. Les cases vides jouaient le rôle de zéro, ce qui permettait de traiter des nombres plus complexes.

Cette méthode servait aux calculs commerciaux, astronomiques et d’ingénierie, et permettait des opérations avancées telles que la multiplication, la division et l’extraction de racine carrée. L’usage des bâtonnets marque un tournant majeur dans l’histoire des nombres en Chine : il témoigne du développement très précoce d’un système décimal à valeur de position, dès le IVe siècle av. J.-C.

Voici quelques exemples de nombres écrits en écriture bâtonnet :

Autres évolutions majeures

  • Nombres négatifs : Les textes de la fin de la dynastie Han (vers 200‑100 av. J.-C.) mentionnent des calculs avec des nombres négatifs, souvent représentés par des bâtonnets rouges et noirs.
  • Fractions : Les mathématiciens chinois savaient déjà travailler sur les fractions, les simplifier et les réduire au même dénominateur au IIe siècle av. J.-C., bien avant leur maîtrise en Europe aux XVe‑XVIe siècles.
  • Boulier chinois : Apparition sous la dynastie Han, le suanpan moderne (modèle 2:5) apparaît vers la fin de la dynastie Ming (1368‑1644). Il permettait des calculs rapides et précis pour le commerce et l’administration.

Les Neuf Chapitres sur l’art mathématique

Le traité classique 九章算术 (Jiǔ zhāng suàn shù), compilé entre la fin de la dynastie Han occidentale et la dynastie Han orientale (1er siècle av. J.-C. – 1er siècle ap. J.-C.), constitue une référence majeure.

  • Les nombres y sont écrits en caractères chinois, mais les calculs s’effectuaient avec des bâtonnets.
  • Le texte couvre : surface, proportion, distribution, volumes, fractions, plus grand commun diviseur, algorithmes.
  • Il illustre la capacité chinoise à traiter les nombres de manière appliquée et structurée.
嘉慶二十五年(1820年)語鴻堂刻本,竹紙線裝,一函八冊。 Les Neuf Chapitres sur l'Art Mathématique , publiés en 1820 (source : wikimedia)

Transition vers les chiffres arabes et usage contemporain

Aux XVIe et XVIIe siècles, les chiffres arabes furent introduits en Chine par les missionnaires et via les échanges internationaux. Cependant, les caractères traditionnels continuèrent à être utilisés pour les documents officiels, financiers et culturels.

Aujourd’hui, le système numérique chinois combine :

  • Les caractères traditionnels et simplifiés pour l’écriture quotidienne des nombres.
  • Les chiffres arabes pour les usages globaux et scientifiques.
  • Des unités spécifiques comme 万 (10 000) et 亿 (100 millions) pour exprimer les grandes quantités.

Systèmes spécialisés : les numéraux de Suzhou

Les numéraux de Suzhou (苏州码子, Sūzhōu mǎzi) apparaissent à la fin de la dynastie Song (XII‑XIIIe siècle) et se développent surtout sous les dynasties Ming et Qing (1368‑1912).

  • Ces symboles simplifiés étaient utilisés dans la comptabilité et les registres commerciaux pour écrire rapidement et éviter les falsifications.
  • Ils coexistaient avec les caractères classiques et le suanpan pour les calculs
Convertisseur — nombres décimal → écriture chinoise


Tableau numération chinoise

Nombre Symbole
archaique
Bâtonnets
(unités/
centaines)
Bâtonnets
(dizaines/
milliers)
Numéraux
de Suzhou
Caractère
actuel
Prononciation
(pinyin)
1 archaique1 |
2 archaique2 || èr
3 archaique3 ||| sān
4 archaique4 ||||
5 archaique5 |||||
6 archaique6a ou archaique6b ou archaique6c | | liù
7 archaique7a ou archaique7b || |
8 archaique8a ou archaique8b ||| |
9 archaique9a ou archaique9b |||||── | jiǔ
10 archaique10 shí
100 archaique100a ou archaique100b bǎi
1000 archaique1000a ou archaique1000b qiān
10 000 archaique10000 wàn
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Simulateur de boulier chinois

Simulateur de boulier chinois

Nombre décimal : 0

Comment fonctionne un boulier chinois ?

Qu'est ce qu'un boulier chinois ?

Le boulier chinois, appelé suanpan, est un instrument de calcul utilisé depuis plus de mille ans en Chine.
Il repose sur un principe de numération décimale positionnelle, proche de celui que nous utilisons aujourd’hui.

Chaque colonne verticale du boulier correspond à un rang de nombres (unités, dizaines, centaines…), chaque colonne valant 10 fois plus que la précédente.

  • la colonne de droite correspond aux unités,

  • puis viennent les dizaines, centaines, milliers, etc., en allant vers la gauche.

Chaque colonne est divisée en deux parties par une barre horizontale :

  • en haut, les boules valent 5 unités chacune ;

  • en bas, les boules valent 1 unité chacune.

Seules les boules rapprochées de la barre centrale sont comptées.

Lire un nombre sur un boulier chinois

Pour connaître la valeur d’une colonne :

  • on additionne la valeur des boules du bas (1 par boule),

  • et celle des boules du haut (5 par boule),

  • puis on multiplie ce total par la puissance de 10 correspondant à la colonne.

Par exemple :

  • 1 boule du haut + 3 boules du bas = 8 dans la colonne des unités,

  • si c’est la colonne des dizaines, cela représente 80.

Additionner avec un boulier chinois

1️⃣ On commence par placer le premier nombre

On règle le boulier pour représenter le nombre de départ, colonne par colonne
(unités, dizaines, centaines…).

2️⃣ On ajoute perle par perle

  • On ajoute d’abord les perles du bas

  • Si on n’a plus assez de perles du bas :

    • on retire 5 perles du bas

    • on ajoute 1 perle du haut (qui vaut 5)

👉 Cela revient à regrouper par 5, comme dans notre système de numération.

3️⃣ Quand une colonne est pleine

  • Si on dépasse 9 dans une colonne :

    • on remet la colonne à 0

    • on ajoute 1 perle dans la colonne de gauche

➡️ C’est exactement le même principe que la retenue sur le papier.

Soustraire avec un boulier chinois

1️⃣ On place le nombre de départ

Comme pour l’addition, on commence par afficher le nombre sur le boulier.

2️⃣ On enlève les perles

  • On enlève d’abord les perles du bas

  • Si on ne peut pas enlever assez de perles :

    • on retire 1 perle du haut (−5)

    • on ajoute 5 perles du bas

    • puis on enlève ce qu’il faut

👉 Cela correspond à un échange, comme quand on emprunte en soustraction.

3️⃣ Si une colonne est vide

  • On enlève 1 perle dans la colonne de gauche

  • On ajoute 10 dans la colonne actuelle

  • Puis on continue la soustraction

➡️ C’est le principe de l’emprunt.

⚙️ Un outil de calcul puissant. Grâce à cette organisation, le boulier permet d’effectuer rapidement des additions, soustractions, multiplications et divisions, parfois plus vite qu’avec un calcul écrit. Il a longtemps été utilisé par les marchands, les administrateurs et les mathématiciens, et il est encore pratiqué aujourd’hui comme outil pédagogique ou d’entraînement mental.

💡 Le boulier chinois illustre parfaitement l’idée que les mathématiques ne sont pas seulement des symboles écrits, mais aussi des gestes, des mouvements et une manière concrète de penser les nombres.

Pour résumer :

L’histoire des nombres en Chine révèle un parcours original et avancé : des inscriptions symboliques aux systèmes de calcul sophistiqués, la civilisation chinoise a développé un usage pratique et théorique des nombres bien avant leur diffusion en Europe. Le système des bâtons, la maîtrise des fractions, l’apparition des nombres négatifs et la standardisation des caractères numériques témoignent d’une pensée mathématique structurée et appliquée. Même avec l’introduction des chiffres arabes, les caractères chinois et les systèmes traditionnels comme les numéraux de Suzhou continuent d’influencer les usages contemporains. Cette histoire illustre la profonde intégration des nombres dans la culture, l’administration et la vie quotidienne chinoise, montrant que la numération dépasse la simple technique pour devenir un pilier de la civilisation.

🔍 Pour en savoir plus :